Les Clefs de l’Orchestre: J-F Zygel décortique Chostakovitch

Hier soir, j’avais rendez-vous au Théâtre du Châtelet avec Jean-François Zygel, l’Orchestre Philharmonique de Radio France et Chostakovitch.
Sacré rencard pas vrai ? Me voilà donc assise, impatiente, au 4ème rang de la corbeille, en plein milieu de la salle, prête à découvrir la 9ème symphonie de Chostakovitch.

Avant tout, un peu de contexte, Chostakovitch est un compositeur russe du 20ème siècle,  contemporain notamment d’Igor Stravinsky et de Sergueï Prokofiev. Son œuvre est conséquente et il signera notamment 3 opéras, 3 ballets, 6 concertos, 15 quatuors à cordes, 15 symphonies et de nombreuses musiques de film. Il accompagna aussi de nombreux films muets  (C’était une autre époque J).

La 9ème symphonie est l’une des plus brèves de Chostakovitch mais se compose malgré tout de 5 mouvements. Écrite en 1945, juste après la seconde guerre mondiale elle créera la surprise auprès du régime soviétique.

C’est en effet une pièce pleine d’humour qui décontenança le régime au point qu’elle ne fut rejouée par la  suite, qu’après la mort de Staline (une dizaine d’année après sa création). De mon côté pendant l’écoute du premier mouvement, j’ai ri ! Oui ! On peut rire en écoutant de la musique ! Et il est vrai, que si j’avais gagné la guerre et que j’avais été un dictateur communiste, j’aurais certainement eu l’impression que Chosta’ se foutait de moi. « Nous avons triomphé ! C’est une pièce héroïque que je voulais, une pièce grandiose ! ».

A la place de ça, c’est une exposition pleine d’humour que j’ai entendu là ! Un début léger, pétillant avec une parodie classique aux cordes, une flûte qui semble rire,  un thème cliché militaire et une référence au cirque qui arrive à mes oreilles ! Une fois tous les thèmes exposés, voici qu’il se joue de moi ce compositeur ! Il joue avec les thèmes, les travestis, les rend encore plus grotesques, les joue à l’envers… puis les réexpose, juste au cas où, on n’avait pas compris la première fois !

On s’est bien marré… et voici qu’arrive le 2nd mouvement. Un mouvement comme une plainte à la clarinette et au hautbois, des violons qui gémissent, des basses qui nous enferment dans une prison de 3 notes… et en musique parfois il suffit d’un rien pour apporter de la lumière, de l’apaisement, en jouant sur les tonalités notamment. C’est sur un accord majeur que finissent les cordes pour nous apporter ce souffle de soulagement.

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J’en profite pour faire un aparté pleins de clichés pour toi lecteur, le mode majeur en musique, c’est joyeux, le mode mineur, c’est tristounet. Et pour toi lecteur averti, arrête donc de pester sur mon raccourci, tu sais bien que j’ai raison dans le fond.

Le 3ème mouvement est un Scherzo (ça veut dire « en s’amusant »). Les scherzos prennent la forme que les compositeurs veulent bien leur donner. Chez Mendelssohn par exemple, le Scherzo est féerique, chez Brahms il se veut héroïque… chez Chostakovitch, il est plein d’énergie, de rire et de rythme. Les instruments ricanent et m’ont fait l’effet des petites hyènes trop flippantes du Roi Lion. (Ouai, je suis la nana qui arrive à faire une référence au Roi Lion dans Chostakovitch). Les thèmes sont nerveux comme une série de TOC, et le mouvement se termine sur un rictus.

Quand on y pense, c’est un peu flippant quand même comme musique, et ça me mettrait presque mal à l’aise cette ironie permanente qui donne l’impression de sombrer dans une sorte de bipolarité. Comme si le rire ne pouvait pas être franc ou la tristesse ne pouvait pas être vraiment triste.

Finalement, ça correspond pas mal à Chosta’ tu vois… c’était quand même un mec qui n’aimait pas sortir, n’aimait pas perdre du temps et ne pensait qu’à retourner écrire. Ce n’était donc, à priori, pas un modèle social. Il a vécu deux guerres, connu deux dictateurs … et c’est son fils qui fut l’un de ses détraqueur lorsqu’il tomba en disgrâce. Il parait qu’il vivait avec une valise dans le couloir, prêt à fuir… Y a quand même de quoi être un peu … curieux !

Sans surprise donc, si tu n’as pas lu en diagonale, puisque le 3ème mouvement ricanait, le 4ème est dramatique, un quatuor composé de 3 trombones et 1 tuba démarre avec une note longue et son rebond, et c’est le basson qui répond douloureusement.

Le 5ème mouvement conclut la pièce sur un thème triomphant et excessif qui crée le malaise. Les notes courent, les instruments sont virtuoses.

S’agissait-il d’une pièce politique ? D’un ras le bol de la guerre ? D’une « non envie » de célébrer la fin d’une guerre qui a fait 20 millions de mort et remplacé un dictateur par autre ?
Ou au contraire, d’une pièce autonome et d’une envie d’autre chose après une 7ème et une 8ème symphonie monumentale ?

Que l’on opte pour l’hypothèse une ou deux, cette pièce est bien Russe, paradoxale, burlesque, satirique… aliénée… mais finalement comme dirait Zygel « L’humour c’est quand on rit quand-même ».

C’était cool, de mettre à poil une pièce dans son intégralité. Une heure trente d’analyse, de musique, de discours adapté et de découverte. Zygel est sans conteste un grand pédagogue.

Et au passage, on est drôlement bien assis à la corbeille du châtelet !