Igor et Manuel

Il y a presque un an, en ouvrant cet espace d’écriture, j’étais déjà entourée d’Igor Stravinsky et de Manuel de Falla. Je découvrais à ce moment-là les Danses concertantes et El Retable de Maese Pedro.

J’ai été frappée il y a quelques semaines par l’affiche de l’Opéra Comique qui présentait les deux artistes ensemble avec l’Histoire du Soldat et El Amor Brujo.

Je suis prise d’une irrésistible envie (là, de suite) de vous parler d’eux avant même de vous raconter comment j’ai trouvé la représentation en question. Prenez cela, si vous le souhaitez, comme une mise en bouche.

falla_picassoPortrait de Manuel de Falla, Pablo Picasso, 1920.

Certains diront que Manuel de Falla (l’Espagnol) et Igor Stravinsky (le Russe) étaient aux antipodes l’un de l’autre. L’un s’appuyait sur l’approfondissement de la culture espagnole jusqu’à la culture gitane, l’autre né Russe, naturalisé Français et mort américain élargissait constamment ses influences.

A bien des égards pourtant, leurs vies se sont ressemblées. Ils refuseront chacun d’être associé aux régimes politiques de leur pays et vivront l’exil. L’un et l’autre trouveront à Paris un souffle créatif. Manuel de Falla donnera « aux mélomanes occidentaux une image musicale parlante et poétique de la nation espagnole ». Stravinsky lui, connaîtra le succès avec l’Oiseau de feu en 1910.

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Portrait d’Igor Stravinsky, Pablo Picasso, 1920.

Ils disparaîtront loin de chez eux, en Argentine et aux Etats-Unis…

«La Musique est le seul domaine où l’homme réalise le présent. (…) Le phénomène de la musique nous est donné à seule fin d’instituer un ordre dans les choses, y compris et surtout entre l’homme et le temps.» écrira Stravinsky dans les Chroniques de ma vie en 1935. Manuel de Falla lui, en dira notamment ceci «Je crois à la belle utilité de la musique au point de vue social. Il ne faut pas la faire égoïstement, pour soi, mais pour les autres.»

Parfaitement contemporains, ils se sont rencontrés, regardés et admirés. Je ne choisis pas ici la facilité, mais je crois que ces extraits sont plus parlants que tout ce que je ne pourrais jamais en écrire tellement j’en ai été émue.

 « (…) l’œuvre de Stravinsky est imprégnée de sincérité, de cette sincérité courageuse et indomptable de celui qui dit ce qu’il ressent, sans crainte de qui ne pense ni ne sent comme lui. (…) La musique de Stravinsky me fait parfois l’effet d’un gant jeté à ces gens timorés qui repoussent l’idée de fouler un sentier que n’auraient pas battu plusieurs générations. L’auteur de Petrouchka veut en revanche ouvrir des chemins nouveaux, ou du moins en élaguer d’anciens, et le triomphe de cette avalanche sonore intitulée Le Sacre du printemps lui donne entièrement raison(…) 
N’oublions pas que ce sont les compositeurs russes (…) qui, les premiers, ont écrit de la musique espagnole symphonique, et exprimons à Igor Stravinsky la gratitude due à l’art de la nation qu’il représente si brillamment, avec l’admiration et le profond respect artistique que sa propre œuvre nous inspire.»

Manuel de Falla, La Tribuna, Madrid, 5 juin 1916.

 « Au cours de l’année 1910 (…) je fus présenté à un homme encore plus petit que moi, et aussi modeste et retiré en lui-même qu’une huître (…) au cours d’une soirée donnée en son honneur, à la suite d’une représentation d’El Retable de Maese Pedro (…) on remarque soudain que Falla lui-même avait disparu ; on le trouva assis seul dans la salle de théâtre éteinte, tenant une des marionnettes de Maître Pierre. (…) Falla se montra toujours très attentif à moi-même et à mon œuvre. Quand, après sa première audition de son Tricorne, je lui dis que la meilleure musique dans sa partition n’était pas forcément la plus « espagnole», je savais que ma remarque lui ferait impression (…) Je l’ai considéré comme le plus dévoué de tous mes amis de la musique. (…) Falla me suivit dans toute la musique que j’écrivis par la suite. Il avait l’oreille très fine, et je crois que son approbation était sincère.»

Igor Stravinsky et Robert Craft, Souvenirs et commentaires, 1963.

Note : Merci à l’Opéra Comique pour ce magnifique programme: de quoi prolonger le spectacle, nourrir la curiosité, inviter à la lecture et à l’écoute: une vraie réussite.